Se préparer au monde du travail depuis l’université

Mr. TRAN Van Xuan est actuellement le responsable de l’équipe de R&D en Mécanique du Solide et Dynamique des Fluides (Computational Fluid Dynamics and Solid Mechanics) à l’Electricité de France (EDF), la filiale Manchester, Angleterre. Il était élève ingénieur à l’Ecole Polytechnique de Ho-Chi-Minh ville entre 1997-2000. Après, il a eu l’opportunité d’aller étudier en France en tant qu’ingénieur-master à l’Ecole Polytechnique Paris. et il a soutenu son Doctorat en 2009 à l’Université Michigan aux Etats-Unis. Il était aussi le fondateur de la fondation Dong-Hanh en France en 2001.

La première année à l’université – Histoire sur les Compétences d’intégration

La première année à l’université – Histoire sur les Compétences d’intégration

Picture1

Échange entre Mr. Tran Van Xuan et les jeunes de Dong-Hanh

Bonjour M. Xuan, merci d’avoir accepté notre invitation à cet entretien proposé par le conseil éditorial. Une première question : D’où venez-vous, de la campagne ou d’une ville ?

Je viens de Go-Dau de la province Tay-Ninh. Là-bas, il n’y a pas de champs riziers comme à la campagne, mais ça n’a pas non plus l’apparence d’une véritable ville. J’ai vécu à environ 100 km de Sai-Gon et avant d’entrer à l’université, je n’y étais allé qu’une ou deux fois.

De la campagne à une grande ville, avez-vous rencontré des difficultés dans votre vie quotidienne durant les premiers jours à l’université ?

Oui, la première était de ne pas avoir ma famille à mes côtés, j’ai donc dû faire face seul à tous les défis. Ensuite, la manière d’apprendre à l’université était très différente de celle du lycée, il m’a fallu une période de transition et d’adaptation. Par ailleurs, j’ai dû payer tous les frais d’études et de la vie par moi-même.

Vous sentiez-vous plus défavorisé que vos camarades de Sai-Gon ? Ou plus généralement, y-avait-il des écarts visibles, au sein de votre classe et de votre université, entre les étudiants venant de la campagne et ceux venant de la ville ?

Selon moi, ce dont j’ai manqué, vis-à-vis de mes camarades de la ville, est l’information. Par exemple, à la fin du premier semestre, un ami m’a dit qu’il irait étudier en Russie. J’ai à ce moment là réalisé que je n’avais encore jamais eu l’idée d’aller étudier à l’étranger et que je ne savais même pas comment obtenir les informations sur de telles occasions. Dès lors, j’ai commencé à consulter régulièrement les tableaux d’affichage de l’université.

Une autre chose défavorisant les étudiants venant des régions éloignées est qu’ils doivent tout redécouvrir : l’environnement, la ville, le rythme de la vie…

Alors, d’après vous, y-a-t-il des différences de compétences entre les étudiants des régions éloignées et les étudiants de la ville ?

Certainement, surtout le niveau des langues étrangères. A l’université, les connaissances scientifiques de tous les étudiants sont considérées comme équivalentes. Mais pour les langues étrangères, le niveau des étudiants de la campagne est nettement plus faible. Quant à moi, mon niveau grammatical était assez bon ; cependant j’ai eu beaucoup de difficultés pour la phonétique et la prononciation. Plus tard, j’ai essayé d’améliorer mes points faibles en participant au club d’anglais en dehors des cours donnés par l’université.

En outre, les étudiants de la campagne sont en général très enthousiastes, mais ils sont très timides et ont moins de confiance en eux ; parfois ils ont peur qu’on se moque d’eux. Quelque part, j’ai l’impression qu’ils ont tendance à rester entre eux, car ils se connaissent parfois déjà ou ont déjà étudié ensemble. Cela freine leur intégration.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour rattraper le rythme de vie de Sai-Gon ?

Je dirais trois mois. A ce moment-là, j’ai donné des cours particuliers à Thu-Duc et j’ai dû chercher un travail à temps partiel pour palier mes problèmes financiers. Au début, je me déplaçais en vélo et chaque aller-retour me prenait 45 minutes. Mais grâce à cela, j’ai très vite connu la ville et j’étais plus dynamique. C’est aussi à ce moment-là que je me suis senti capable d’intégrer la vie de Sai-Gon.

Alors d’après vous, comment les étudiants peuvent-ils faire pour améliorer ces compétences qui leur manquent, pour réduire l’écart avec les étudiants de la ville et pour s’adapter au rythme de la vie ?

Evidemment, il n’y a pas d’autres moyens que d’évoluer : être plus dynamique, ne pas avoir peur de commettre des erreurs, être prêts à apprendre les uns des autres. Comme moi, lorsque je me sentais faible en anglais, j’ai participé au club d’anglais. Pour devenir plus dynamique, j’ai participé à des activités sociales, je suis allé à la Maison Culturelle de la Jeunesse… J’y ai rencontré beaucoup de personnes très intéressantes, comme M. Michel que j’ai revu par la suite à Palaiseau, en France.

Ma plus importante expérience selon moi, et que je voudrais partager avec les étudiants, est mon travail à temps partiel : CHERCHEZ UN TRAVAIL A TEMPS PARTIEL !

Beaucoup de gens pensent que seuls les étudiants en difficulté financière doivent travailler à temps partiel pour gagner un peu d’argent. Cependant, n’oubliez pas qu’en dehors de l’argent, vous gagnerez aussi en EXPERIENCE et en COMPETENCE. Les étudiants en économie pourraient notamment faire des recherches sur le marché. Les étudiants en génie civil pourraient se forger de l’expérience dans le chantier. Les étudiants en droit pourraient s’occuper du secrétariat pour le tribunal. Ce sont de bonnes occasions d’acquérir plus d’expériences, d’améliorer votre CV et aussi de vous faire des contacts professionnels.

Histoire sur le travail à temps partiel et gestion du temps

Vous conseillez aux étudiants de chercher un travail à temps partiel. Néanmoins, ce travail leur prendra du temps qu’ils pourraient plutôt consacrer à étudier. Qu’en pensez-vous ?

C’est aussi ce que je voudrais partager avec les étudiants. De nombreux étudiants pensent que s’ils passent tout leur temps à étudier, ils peuvent améliorer leurs résultats. Leur famille le pense aussi, et leur interdisent alors de travailler à temps partiel.

Cependant, les choses ne sont pas si simples. En réalité, le cerveau humain ne peut se concentrer en moyenne qu’entre 7 à 8 heures par jour. Si vous vivez avec modération et que vous vous entrainez à une habitude de concentration lors des études ou du travail, ces 7 heures sont beaucoup plus efficaces que de « labourer durement » pendant 12 à 14 heures par jour. Moi par exemple, après une journée d’étude, la période entre 17h et 19h m’était très difficile pour la concentration. C’était donc le temps que j’accordais à mon travail à temps partiel.

En bref, travailler dur ne suffit pas à avoir de bons résultats. Nous devons comprendre le rythme biologique de notre corps et essayer de travailler de manière efficace, à un bon moment où le cerveau fonctionne au mieux. Pendant le temps restant, il vaut mieux travailler à temps partiel, faire du sport ou participer à des activités sociales… afin de maintenir votre corps dans un mode de vie sain et de modération.

Alors, le problème est la gestion du temps, n’est-ce pas ?

Tout à fait ! Si vous passez tout votre temps à étudier, et que vous n’avez pas de travail à temps partiel ou que vous ne faites pas de sport ; en complément, vous décidez d’économiser de l’argent par le jeûne. Sur le long terme, votre santé et vos résultats d’études ne seront pas aussi bons que les gens qui prennent du temps pour travailler à temps partiel et qui ont donc de l’argent pour manger raisonnablement.

Vous devriez planifier un emploi du temps très clair : se réveiller, étudier, s’amuser, faire du sport…à quels moments dans la journée, et le suivre. A peu près deux semaines plus tard, vous vous y habituerez.

Cependant ne cherchez pas non plus trop d’argent par le travail à temps partiel, je vous rappelle avant tout que la mission la plus importante des étudiants est d’étudier. Moi aussi, j’avais voulu tellement travailler à temps partiel que je donnais à un moment des cours particuliers à quatre élèves en même temps ! Après avoir raté un cours au deuxième semestre de la deuxième année, j’ai décidé d’abandonner un élève.

Donc, la gestion du temps est-elle la clé pour pouvoir travailler à temps partiel sans avoir d’impacts négatifs sur ses études ?

Non seulement les étudiants, mais aussi certains collègues vietnamiens avec lesquels je travaille, manquent de cette compétence.

Votre problème commun est que vous n’avez pas de vision sur le long terme. Vous pouvez très bien connaître le programme de la formation universitaire, des évènements et des activités qui auront lieu à long terme (dans une année ou un semestre), mais jamais vous ne planifiez pour vous y adapter. Si vous savez que vous serez occupé dans un mois, il faut résoudre immédiatement certains problèmes et ne jamais en attendre le délai. Pour les examens à la fin du semestre, vous devriez planifier et réviser tout au long du semestre, et non pas pendant les deux dernières semaines avant les examens et après vous plaindre de manquer de temps.

Vous devez planifier ce que vous faites aujourd’hui, cette semaine et ce semestre.

Si vous n’arrivez pas à planifier pour les petites tâches, vous ne pourrez pas planifier pour votre vie.

Histoire sur l’inventaire et les opportunités

Picture2

M. Tran Van Xuan à l’Assemblée Générale de Dong-Hanh en 2013

Vous venez de mentionner les compétences de gestion du temps et de planification pour préparer les connaissances et les compétences pour l’avenir. En tant que responsable d’une équipe de R&D, quels sont les critères que vous recherchez chez les jeunes diplômés lors d’un recrutement au sein de votre équipe ? En d’autres termes, pour être embauché, quelle serait la liste des qualités nécessaires ?

Afin de passer l’étape de dossier pour pouvoir être convoqué à un entretien, tout d’abord, vous devez avoir un bon CV. Vos résultats universitaires ne peuvent pas s’arrêter à une note moyenne. Une mention « Bien » est le minimum que j’accepte. Après, lors de l’entretien, j’aurai les exigences suivantes :

Premièrement, les connaissances.

Concernant les connaissances, la première chose est d’avoir des connaissances techniques (Technical Excellence). C’est ce que l’université apprend aux étudiants. Ensuite, des connaissances dans les domaines connexes (Good Knowledge of Relevant Fields). Par exemple, si vous travaillez sur les logiciels, vous devez comprendre comment fonctionne un ordinateur : cela concerne directement votre domaine. Ou bien un ingénieur en génie mécanique doit connaître la mécanique de calcul. Il n’existe aucun poste dont toutes les missions tombent complètement sur un seul domaine enseigné à l’université. Finalement, la connaissance globale sur le secteur (General Background of Industry) sera aussi essentielle. Un mécanicien dans l’électricité doit savoir les applications de la mécanique dans le domaine de l’énergie nucléaire, afin de connaitre l’application, l’importance et la nécessité de tout ce qu’il est en train de faire.

Deuxièmement, les compétences.

J’ai besoin que les candidats sachent travailler en équipe. Ce sont des personnes qui savent qu’ils sont une partie du jeu, où est leur position, l’objectif du travail ; où sont les valeurs communes et individuelles, et qui sont capables de « trade-off » pour atteindre au mieux l’objectif du travail. Puis, c’est la compétence de communication, ce qui est le point faible des Vietnamiens. Vous devez savoir à la fois communiquer professionnellement et échanger avec vos gestionnaires pour présenter vos idées, vos points de vue et vos valeurs. Par ailleurs, vous devez avoir les compétences de synthétisation et veiller à la concision et la clarté d’un rapport technique pour en faciliter la lecture et la compréhension aux personnes non spécialistes du domaine.

Finalement, la passion pour le travail.

Les candidats doivent montrer leur dynamisme et leur créativité. Si vous n’avez rien à faire, vous pouvez trouver par vous-même des travaux intéressants et les proposer aux gestionnaires de l’entreprise.

Merci pour ces conseils. Cependant, pour réussir, il faut aussi la bonne opportunité. Donc, comment faire pour ne pas la rater quand elle se présente ?

Je pense que l’opportunité arrivera plus facilement aux personnes présentant les qualités que j’ai évoquées précédemment.

Moi-même, lorsque j’étais à l’université, je savais que les étudiants avec les meilleurs résultats finaux obtiendraient des bourses entières pour aller étudier à l’étranger. Je l’ai donc défini comme étant un objectif important et j’ai tout fait pour réussir dans ce sens.

De même, si vous avez envie d’aller étudier à l’étranger, vous devez apprendre la langue étrangère. Vous devez connaitre les exigences de la formation, et après, suivre ces exigences. 95% des étudiants de Dong-Hanh visent un travail et une vie stable ; pour cela vous devez au moins être diplômé avec une mention « Bien », et améliorer vous-même vos compétences professionnelles. Après, vous serez prêts à saisir les opportunités.

Vous avez le droit de rêver de la personne que vous serez dans cinq ans. Personne ne vous empêchera de rêver. Mais pour le réaliser, vous devez comprendre clairement ce dont vous auriez besoin et ce qu’il vous manque. De là, vous faites un plan très clair : si vous rêvez de devenir une telle personne, que serez-vous dans 4 ans, 3 ans, 2 ans ? Pour cela, que devez-vous faire dès maintenant, ou d’ici 1 an, etc. ?

Alors, lorsque l’opportunité sera venue dans 4 ou 5 ans, vous aurez suffisamment confiance en vous pour la saisir, et vous ne ferez pas des rêves irréalistes toute votre vie.

Ainsi, il existe une relation étroite entre les opportunités et les qualités/compétences personnelles. Ceux qui possèdent un CV plus complet saisiront mieux l’opportunité. Alors, avez-vous des conseils pour les étudiants pour mieux préparer leur CV dès l’université ?

Quelque soit votre objectif après le diplôme, vous devez veiller dès la première année à l’université à bien étudier et ne négliger aucun cours. Votre premier objectif durant votre séjour à l’université est d’obtenir de bons résultats dans vos études.

Le deuxième est de bien vous connaitre vous-même : où sont vos points forts, vos points faibles ; quelles en sont les conséquences ? De là, vous devez promouvoir les points forts et améliorer les points faibles.

Si vos points faibles sont vos mauvaises habitudes, il faut les limiter. Par exemple, si j’utilise l’ordinateur de manière dépendante, je vais le mettre dans une armoire fermé à clé pour le séparer de moi-même ; après cela, j’aurai du temps pour me concentrer à des choses plus importantes. Si je n’aime pas la lecture, j’aurai acheté des livres et ainsi je les lirai, sinon je regretterai d’avoir perdu cet argent

Les points faibles comme la communication ou le travail en groupe pourraient être améliorés si vous êtes plus ouverts, plus sociaux ou dynamiques en travaillant à temps partiel, en participant à des club de langue étrangère, en faisant du sport, en assistant à des conférences-forums, en participant à des activités collectives comme le théâtre, les activités de charité, etc.

Concernant les connaissances, l’apprentissage à l’université n’est pas suffisant, vous avez « le monde entier » sur internet. En ligne, vous trouverez non seulement les connaissances, mais également l’inspiration à partir des partages, des points de vue d’autrui. Cependant, il faut savoir filtrer les informations pour aller dans la bonne direction.

Par ailleurs, vous devriez contacter les anciens étudiants de votre domaine, de votre université, qui possèdent le même objectif de carrière que vous. Demandez-leur des conseils et de l’aide. Ce serait très bien de trouver une personne qui pourrait vous orienter.

En bref, posez-vous toujours la question : Quel est mon objectif ? Cherchez vos points forts, vos points faibles pour vous perfectionner de jour en jour.

Je vous remercie d’avoir partagé et échangé avec le conseil éditorial. Je vous souhaite beaucoup de succès.

Rédigé à Nice et à Manschester en août 2016

Traduit par LE Hong-Thai

Voir aussi Edition spéciale 15ème anniversaire de Dong-Hanh